Portrait n°11: Laurence, une parisienne à Cali

Installée depuis plus de 6 ans en Colombie, Laurence vit à Cali avec son mari colombien. Auteure du singulier blog “une parisienne à Cali“, elle raconte sur un ton humoristique sa vie en Colombie. Elle a accepté de répondre aux questions d’El Dia Francés.

Bonjour Laurence, depuis quand vis-tu en Colombie ? 

Je me suis installée en Colombie en janvier 2014. J’avais déjà visité le pays auparavant, dont une première fois en 2008.

Pourquoi as-tu décidé de t’installer en Colombie ?

Mon mari, Sébastien, est franco-colombien. Nous nous sommes rencontrés en 2006 et j’ai rencontré la famille de Sébastien et ses amis lors d’un voyage en Colombie. Ce séjour a duré plus d’un mois et m’a donné une très bonne impression du pays.

En 2009, nous nous sommes mariés. A cette époque, nous vivions à Paris, Sébastien travaillait dans la banque et moi dans le journalisme au sein de l’Express. Nous avions une bonne situation, mais les choses commençaient à changer professionnellement. 

A mon poste, je tournais un peu à vide. J’avais déjà travaillé plus d’une décennie et je n’avais plus la même motivation. Je me suis dit « soit tu pars maintenant, soit tu ne pars jamais ». Du côté de mon mari, le secteur bancaire commençait à présenter des difficultés conjoncturelles. 

Nous avions une envie de changement dans nos vies. Aussi, il n’était pas forcément intéressant, sur le plan économique, de rester à Paris.

Un plan de licenciement avec de bonnes conditions s’est présenté au sein de l’Express et je l’ai saisi. C’est ainsi qu’un projet pour une nouvelle vie en Colombie a commencé à se construire. 

Quel était votre projet pour vous installer en Colombie ? 

Avec mon époux, nous avions muri l’idée d’ouvrir une crêperie à Cali mais nous n’étions pas formés. Grâce à mon plan de licenciement, je pouvais alors bénéficier d’une formation professionnelle gratuite. J’ai donc décidé d’apprendre la crêperie en Bretagne et mon mari Sébastien m’a suivi. 

On a vendu notre appartement à Paris, on a mis nos affaires dans un conteneur et on s’est installé à Cali en janvier 2014. Je ne parlais pas espagnol à l’époque, mais mon mari et sa famille m’ont toujours aidée, et je dirais même qu’ils m’ont protégée.

Pour l’ouverture de notre crêperie, nous avons d’abord songé à un food truck. L’idée a rapidement été abandonnée et nous avons préféré chercher un local. Après plusieurs visites, nous sommes tombés sur un très beau local avec une super terrasse. Coup de foudre immédiat, nous l’avons choisi pour héberger notre restaurant et avons commencé des travaux. 

Notre crêperie a ouvert en septembre 2014. L’affaire a plutôt bien démarré, notamment grâce à la famille – très nombreuse – de mon mari. Chaque semaine, il y avait un nouveau cousin qui venait déjeuner. Au bout de 6 mois, on était financièrement à l’équilibre. 

Cependant, nous n’avions jamais eu de restaurant et nous nous sommes rendus compte du travail nécessaire pour le faire tourner. C’était physiquement éprouvant et nous avons rapidement été très fatigués. Aussi, une nourrice s’occupait de notre fils de deux ans et le couchait tous les soirs, nous le voyions donc peu.

Sur le plan financier, mon mari s’est vite rendu compte que la crêperie ne nous rapporterait jamais d’argent. Nos coûts étaient assez élevés car nous privilégions des produits de qualité (comme le quezo azul équivalent au Roquefort) pour nos plats. Avec du recul, je pense que nous avons eu un mauvais positionnement. Dans la tête des locaux, des colombiens, un restaurant français est forcément haut de gamme. Le moyen de gamme, ce que nous proposions, n’existe pas. 

On vivait sur nos économies et on ne s’est rémunéré que quelques fois. Au bout de 2 ans, j’ai pris un travail en parallèle du restaurant. J’ai commencé à faire de la traduction espagnol – français et espagnol – anglais.

Malgré tout le négatif, j’adorais notre restaurant et j’aimais vraiment ce que je faisais : le contact avec les clients, la préparation en cuisine…

En janvier 2018, nous avons eu un conflit avec notre propriétaire pour une histoire de rénovation. Il nous a un peu roulés et nous avons définitivement fermé notre crêperie en juillet 2018. Finalement, c’était peut-être mieux ainsi … 

Quelle profession exerces-tu aujourd’hui ?

Je continue à travailler dans la traduction et cela me convient parfaitement. Quant à mon mari, il travaille désormais au lycée français de Cali.

Sur le plan professionnel, mais aussi dans la vie de tous les jours, être français est-il avantageux en Colombie ? 

Oui, clairement. Nous avons une étiquette très positive dans certains domaines comme la cuisine. Quand nous tenions encore le restaurant, je jouais la carte « frenchy » avec une robe marinière, du rouge à lèvres …

De manière générale, je me suis sentie très valorisée en étant française en Colombie: c’est très bon pour l’égo… Nous avons une bonne réputation et cela se ressent souvent avec les locaux. 

Quel(s) conseil(s) pourrais-tu partager à une personne qui souhaite se lancer dans un projet entrepreneurial, ou autre, en Colombie ?

Je pense qu’arriver en étant « hors-sol », sans contact ou famille, est très compliqué. Je le déconseille. En Colombie, les gens sont sympas, mais nous restons des étrangers.

Il me parait important d’être bien entouré, notamment pour être aidé sur des points compliqués (résoudre des problèmes administratifs, trouver un prestataire …). L’idéal est d’avoir « un mentor » qui puisse nous assister.

Autre chose très importante, c’est la connaissance du pays et de sa culture. On peut très bien être un professionnel compétent en France et échouer en Colombie. Si l’on propose un service de restauration, il faut à la fois rester français, coller aux clichés et s’adapter à sa clientèle. Comme je le disais, un restaurant français pas cher, cela n’existe pas pour un colombien. 

Il faut aussi mettre de côté le style « je suis français, je vais vous apprendre la vie ». Il faut savoir s’écraser et ne pas être arrogant. On ne doit pas sous-estimer sa clientèle parce qu’elle n’a pas les mêmes goûts que nous, parce qu’elle mange du riz et des arepas … C’est un défaut très français, reconnaissons-le.

Peux-tu nous raconter une bonne et une mauvaise expérience que tu as eue en Colombie ?

Je faisais un reportage sur les FARCS dans le cadre du referendum sur les accords de paix. Il s’agissait d’une sorte de « portes ouvertes » dans un coin assez perdu du Caqueta (un des anciens bastions de la guérilla communiste). 

La nuit, un cafard m’est rentré dans l’oreille. Personne n’a réussi à l’enlever et j’étais donc pressée de trouver un docteur pouvant le faire. L’idéal était de rentrer à Cali située à plus d’une douzaine d’heures de bus. 

Pour prendre le bus, il a fallu d’abord rejoindre San Vicente de Caguan. Mais au moment où je suis arrivée, le bus venait tout juste de partir. Sachant qu’il passe tous les trois jours, j’étais vraiment mal car je ne me voyais pas rester plus longtemps sur place … avec ce cafard dans l’oreille. 

Assez soudainement, un homme a surgi de nulle part et m’a proposé de rattraper le bus avec sa moto. J’ai accepté sans hésiter et je suis montée derrière. Sur le moment je n’ai pas réfléchi, mais mon cerveau a commencé à s’activer. Je me suis alors dit que je m’étais un peu jetée dans la « gueule du loup » car nous étions tout de même en pleine zone de guérilla. 

La moto suivait la route et j’ai aperçu des policiers sur le bord de la route. J’ai donc demandé à l’homme de me déposer mais il a refusé en me disant que le bus était un peu plus loin après le virage. Évidemment, j’ai insisté car je préférais, par sécurité, qu’il me dépose. Il m’a alors dit que si le bus n’était pas après il virage, il me laisserait. 

Nous sommes arrivés au virage, et effectivement nous avons vu le bus. Il m’y a déposé et j’ai pu rentrer à Cali. Cette expérience aurait pu être très mauvaise, mais elle s’est bien terminée. C’est donc ma bonne expérience de la Colombie (mais il y en a bien d’autres évidemment !). 

Enfin, pour ce qui est de la mauvaise expérience, je n’en ai pas forcément eu une très marquante. Je me souviens de plusieurs petites choses. 

Une fois, alors que je sortais de chez moi avec ma voiture, j’ai aperçu un homme qui remontait la rue en poussant son vélo. Il avait l’air éploré, hors de lui. Il s’est approché de ma voiture et j’ai alors baissé la vitre. Cet homme m’a raconté en pleurant une histoire impliquant sa famille et un décès récemment survenu. Il m’a alors dit qu’il n’avait pas d’argent pour payer le cercueil. Il était dans un tel état physique que j’ai décidé de lui donner 20,000 pesos. 

Un peu plus tard dans la journée, j’ai aperçu ce même homme passant devant mon restaurant, sifflant et tout guilleret. 

Ces personnes font partie de celles qui simulent des crises d’épilepsie dans la rue. Les gens s’habituent à cela et finissent par les ignorer. 

Es-tu en contact régulier avec la communauté francophone locale ? Aussi, penses-tu que l’entraide soit possible au sein de cette même communauté ?

A titre amical, je fréquente pas mal les francophones à Cali. A contrario, je n’ai pas beaucoup d’amis colombiens, et ce sont essentiellement ceux de mon mari. 

Pour l’entraide, je pense que c’est compliqué. Dans un même secteur, comme celui de la restauration, il y a de la concurrence. Pour les autres secteurs, je ne sais pas trop.

Lorsque nous tenions la crêperie, il y avait souvent des français. Etait-ce pour nous soutenir ? C’est possible.

Même si nous sommes français, ou francophones, en Colombie, nous sommes logiquement tous assez différents. 

Pour retrouver le blog de Laurence, cliquez ICI.

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Une pensée sur “Portrait n°11: Laurence, une parisienne à Cali

  • Très belle initiative que de vivre dans ce beau pays. J’ai adopté trois enfants provenant de Cali en Colombie.

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