L’importance des « estratos » en Colombie

« Il a trouvé un appartement vraiment pas mal et il est en estrato 5 »
Vous entendrez souvent en Colombie des références aux « estratos ». Il faut savoir que tous les quartiers ont un indice situé entre 1 et 6 et que le coût des services publics en dépend. El Día Francés vous invite à lire cet article pour être incollable sur le sujet. 

La Colombie est un pays historiquement inégalitaire et la répartition des richesses reste un sujet sensible. L’indice de GINI, mesure statistique de la variabilité, est souvent utilisé par les économistes pour comparer les pays par égalité de revenus. Selon ce même indice, la Colombie est l’un des pays les plus inégalitaires au monde, et le deuxième plus inégalitaire en Amérique latine, derrière le Honduras. 

Implémenté en 1984, le système de stratification socio-économique colombien, communément appelé « estratos », vise à classer les immeubles résidentiels entre 1 et 6 selon les lignes directrices du Département administratif national de statistiques. La strate dans laquelle vous vivez déterminera le montant de vos impôts et le coût des services publics (distribution eau, électricité et gaz, services de santé … )

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Répartition des « estratos »

La classe 1 correspond à la classe la plus basse, tandis que la 6 correspond à la classe la plus élevée. En 2014, les estratos étaient, dans la population, ainsi répartis :

Strate 1 (très basse) = 10,4%

Strate 2 (basse) = 41,3%

Strate 3 (moyennement basse) = 36,0%

Strate 4 (moyenne) = 7,8%

Strate 5 (moyennement élevée) = 2,6%

Strate 6 (élevée) = 1,9 %

A ce jour, nous ne disposons pas encore des derniers chiffres de la répartition des « estratos »., Néanmoins, on peut constater une certaine stagnation dans la mobilité sociale voire un déclassement depuis la crise économique de 2008.

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Une stratification municipale & résidentielle

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Il revient aux maires de réaliser le classement des immeubles résidentiels. Ce point est essentiel : ce n’est pas le revenu qui est pris en compte, mais l’aspect de votre logement et le quartier dans lequel vous résidez (c’est légèrement plus compliqué que cela, mais vous avez compris les grandes lignes).

Si l’on regarde attentivement les cartographies réalisées, on peut se rendre compte de l’extrême hétérogénéité des villes. Aussi, il est difficile de tirer une règle générale du type “les populations pauvres se concentrent aux extrémités de la ville” et “les plus aisés dans le centre”. La ville de Bogotá est un exemple intéressant de cette hétérogénéité :

Carte de Bogota datant de juillet 2017 – En gris, sans estrato. En rouge, estrato 1. En jaune, estrato 2. En bleu, estrato 3. En vert clair, estrato 4. En orange, estrato 5. En vert, estrato 6

L’on voit clairement que les classes 2 & 3 (jaune & bleu) sont majoritaires à Bogota. Le sud est plus populaire tandis que le nord est plus aisé. D’ailleurs, cette disparité aggrave partiellement les problèmes d’embouteillages et de pollution à Bogota. Les personnes d’estratos inférieurs doivent souvent traverser toute la ville pour aller travailler dans des quartiers plus aisés.

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Une stratification visant à réduire les inégalités

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L’objectif initial des « estratos » était de créer un système dans lequel les plus aisés subventionnent l’accès des plus pauvres aux services publics.

La strate détermine les tarifs de l’eau et de l’énergie. Les habitants des strates 5 et 6 payent des impôts supplémentaires sur les services publics, tandis que les strates 1, 2 et 3 reçoivent des subventions. Les ménages de la strate 4, en revanche, ne payent rien de plus mais ne reçoivent rien non plus : ils payent la valeur fixée par le fournisseur comme coût pour le service.

Pour comprendre l’importance des « estratos » en Colombie, il faut tenir du compte fait qu’il n’existe aucun système d’allocations et d’aides comme en France. La stratification socio-économique des immeubles est l’un des seuls outils pour réduire les inégalités. D’ailleurs, celles-ci ont sensiblement baissé depuis l’instauration du système.

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Une efficacité contestée

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Le système des « estratos » rencontre une opposition croissante en Colombie. Dans une note commandée en 2014 par Gustavo Petro, alors Alcalde de Bogota, la ségrégation et les discriminations générées par la stratification sont dénoncées. Néanmoins, cette note relevait que la causalité entre stratification et ségrégation est partielle, car il existe une pluralité de causes à la ségrégation spatiale.

Les habitants des « estratos » inférieurs se plaignent souvent des manifestations de discrimination à leur encontre du fait de la stratification résidentielle. Un habitant du sud de Bogota, où se situent les districts les plus modestes, sera facilement stigmatisé comme étant un habitant d’une strate 1 ou 2. Le jugement des autres peut être difficile, notamment dans un cadre social ou professionnel (exemple, la recherche d’emploi). Reste que cette préoccupation existe également, dans une moindre mesure, en France où le débat sur le C.V anonyme a quelque peu agité les passions.

Un autre point souvent dénoncé est la liberté de choisir une strate inférieure à son niveau de vie réelle. Une personne avec des revenus élevés peut tout à fait décider de vivre dans un estrato 3. Un ménage aisé pourrait donc bénéficier d’un tarif préférentiel pour les services publics. Pourtant, d’aucuns pourraient considérer qu’il s’agit en réalité d’un avantage du système. Les estratos sont ainsi des incitations à la mixité sociale, bien qu’ils posent in fine un problème quant au financement des services publics.

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Un système qui devrait perdurer

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Le système de stratification socio-économique des résidences a probablement de beau jour devant lui. Il est non seulement ancré dans les mentalités colombiennes (mon colocataire était étonné d’apprendre que ce système n’existe pas en France, ou en Europe), mais également indispensable dans le travail de l’administration.

En Colombie, l’urbanité est au centre de la décision publique. A la faveur de graves événements (crises de réfugiés, exode rurale brutal, violences et guerres de cartels …), les villes ont connu des expansions fulgurantes. Bien souvent, c’était la misère qui s’additionnait. La réflexion sociale est alors devenue une réflexion sur l’espace et son aménagement. L’urbanité est au coeur de la transformation sociale et des grandes expérimentations publiques. Medellin est à ce titre un laboratoire passionnant de l’innovation urbaine, avec comme exemple récurrent le système de metrocable permettant de désenclaver les barrios les plus pauvres.

Il serait très imprudent de dire que les « estratos » ont causé la ségrégation, car celle-ci était bien antérieure à ce système. Aussi, cet article n’a nullement la prétention de comprendre dans sa totalité les réflexions sous-jacentes à la stratification résidentielle. Il est difficile, voire impossible, de saisir toute la complexité des questions sociales, économiques, et finalement politiques de la Colombie.

Ainsi, El Día Francés invite ses lecteurs à ne pas négliger l’importance des « estratos » en Colombie.

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Vivien Léost

Co-fondateur d'El Día Francés.

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